Bonjour à toutes et à tous, c’est encore moi, ce bon vieux Yaouen Le Malin. Ah ça ! Vieux est bien le mot qui convient pour me qualifier ! Il ne peut pas y avoir plus vieux sur terre, puisque je suis l’un des premiers hommes qui naquirent en ce lieu. Et comme vous le savez déjà, je serais aussi le dernier puisque je possède sur moi l’instrument qui me permet de déjouer les plans de la mort. Mais ceci, ceci, il me semble vous l’avoir déjà conter et si ce n’était pas encore le cas, ce n’est là que partie remise, car ce soir je ne suis pas venu pour vous parler de moi.
Oh que non, ce soir, ce soir je suis venu vous parler d’elle, de son altesse si extraordinaire, la dénommée : La Mort.
Oh que j’ai pu en entendre des choses à son sujet en des siècles et des siècles d’existence. Je ne saurais compter le nombre de surnoms que les hommes lui ont donné. Certes le plus marquant d’entre eux reste la faucheuse, mais il en existe multitude de part ce monde, tous aussi laids et inquiétants les uns que les autres. Pourtant si je vous disais que la mort n’a pas été toujours aussi froide et glaciale que l’on veut le dire, me croiriez-vous ? Si je vous affirmais ici, séance tenante, que la mort peut avoir… du cœur, crieriez-vous au scandale ?
Me suivrez-vous encore si je vous certifiais que la mort peut… aimer.
Et bien mesdames et messieurs laissez-moi vous conter cette petite histoire, mais n’oubliez pas, vous devez lire l’histoire d’une traite, sans vous arrêter, car l’histoire meurt si vous la quittez avant la fin…
Notre histoire commence il y a fort longtemps, je ne saurais dire ni l’année ni le siècle tellement cela remonte à loin. La seule chose dont je me souvienne c’est que tout débuta la nuit de Noël. J’étais arrivé la veille dans le petit bourg de Plomodiern et les gens du village m’avait si gentiment accueillit que j’avais choisi de passer la nuit sainte en leur douce compagnie. Et cela, bien qu’à cette époque je ne sois pas vraiment sûr que cette nuit soit déjà sainte dans le sens où on l’entend aujourd’hui. Il s’agissait encore alors d’une fête païenne où les druides avaient l’habitude de tenir conseil sous le gui.
Cette nuit-là une femme ressenti les contractions annonciatrices de la venue au monde de son enfant. La pauvre malheureuse avait perdu son mari le mois précédent, ce dernier avait chuté du haut de la falaise par gros temps en tentant désespérément de récupérer un de ses moutons trop imprudent. L’accouchement se passait mal, l’enfant ne se présentait pas bien et les forces de la jeune femme diminuaient au fur et à mesure que la nuit avançait. Comme tous les druides étaient absents on me demanda d’aider à l’enfantement. Pour ces pauvres paysans, qui avaient ouï les récits de mes nombreux voyages, j’étais le seul à pouvoir posséder la connaissance qui aurait sauvé la femme ou l’enfant.
Je voyais bien que la malheureuse femme perdait sang et vitalité. J’aurais tant voulu faire pour la sauver. Mais je sus en voyant la faucheuse entrer dans la pièce que son dernier souffle était proche. La mort jeta un œil sur moi, si j’ai la chance de pouvoir la voir nos rapports n’en restent pas moi très conflictueux. Je fini donc l’accouchement d’une main, ma main gauche dans ma poche serrant fermement ma flutte magique au cas où la diablesse ne tente de m’avoir par surprise.
L’enfant fini par présenter sa tête et l’on comprit alors pourquoi les choses étaient si difficiles, l’enfant avait le cordon doublement enlacé autour de son cou. L’une des femmes qui se trouvaient avec moi dans la pièce se saisit d’un couteau rouillé et mal lavé qu’elle me tendit en hâte :
-« Vite ! » Me dit-elle.
Je ne m’étais pas posé la moindre question. J’avais saisit le cordon et le tranchai net. Au même instant la jeune fille poussa un long râle et je sentis la mort derrière mon épaule qui s’approchait d’elle pour lui enlever son âme. Je n’avais jamais senti la mort passer si près. J’en ai encore des frissons qui me parcourent tout le long de la colonne.
-« Tapez-lui sur les fesses ! » Me cria la sœur de la jeune mère qui agonisait.
Encore une fois je m’en acquittai sans réfléchir et nous fumes alors tous stupéfaits face à l’enfant. Il n’avait pas crié ! Il n’avait hurlé ! Il n’avait pas pleuré ! Il n’avait pas braillé !
Il avait juste parlé, oui, c’est cela, juste parlé, calmement, lentement, s’en s’affoler, sans paniquer. Il avait dit :
-« Maman ! »
Toutes le femmes se mirent à genou, face contre terre, n’osant pas regarder l’être extraordinaire qui venait de naître. Mais moi, moi, je ne pouvais pas en croire mes yeux. Oui, j’ai bien dit mes yeux car le plus incroyable n’était pas ce que j’avais pu entendre mais plutôt ce que je pouvais voir. L’enfant tendait les bras droit devant lui vers celle qui se trouvait juste dans mon dos. Le nouveau-né avait dit maman à l’être de nuit. Il la prenait pour sa mère.
Je m’étais machinalement retourné.
Je vis la mort d’encore plus prêt que je ne pourrais le croire. Son haleine empestait tant mon nez qu’elle aurait pu me le voler d’un simple claquement de dents, si toutefois elle avait eu des dents ce qui reste à prouver. Car bien qu’elle ne fut pas à plus de dix centimètres de mon visage je ne pouvais toujours pas distinguer le sien, bien emmitouflé dans son large capuchon noir. Ce n’est que bien des siècles plus tard, que je vis enfin le vrai visage de la mort, mais ceci, ceci est une autre histoire que je vous conterai peut-être un jour.
L’enfant s’était retourné instinctivement dans mes bras.
-« Maman ! » Avait-il dit une seconde fois.
Cela avait eu le don de baisser la tête de Marie-Jeanne qui par curiosité mal placée avait fini par se risquer à regarder l’enfant. Et je vous avoue que j’en fus soulagé car il valait mieux que personne ne puisse voir la scène qui allait suivre. La mort me prit l’enfant et se mit à le bercer dans ses bras. Ce dernier souriait, heureux, apaisé, rassuré. Il s’endormit en un instant. La faucheuse pencha sa tête sur l’enfant comme pour l’embrasser puis me le redonna le plus naturellement du monde. Je la vis alors se saisir de l’âme de l’infortunée défunte et se sauver précipitamment en passant par l’âtre incandescent de la cheminée. Je suis resté deux ou trois minutes médusé puis j’ai posé ma main sur l’épaule de Marie-Jeanne.
-« C’est fini ! Elle est parti ! »
Marie-Jeanne et les autres femmes n’avaient pas vu la mort. Je suis le seul à posséder ce bien étrange pouvoir. Elle se levèrent et se penchèrent sur la mère de l’enfant.
-« Vous avez raison Yaouen ! Elle est parti à tout jamais ! » Reprit Marie-Jeanne. « Pauvre petit enfant, à peine au monde et déjà orphelin ! »
-« Il ne le restera pas longtemps. Je suis sûr que quelqu’un l’aime beaucoup et prendra soin de lui. » Avais-je répondu machinalement les yeux perdus dans les flammes qui rougeoyaient dans le foyer.
-« Comptez sur moi ! J’élèverai ce petit garçon comme mes propres enfants ! » Avait répondu Madeleine, femme d’Erwan et tante du nouveau-né.
-« Quand même c’est bizarre ! Vous l’avez bien entendu dire maman ! » Demanda Marie-Jeanne en regardant l’enfant assoupi.
-« Peut-être avons nous rêvé ? » Lui répondis-je.
-« Vous croyez ? Quand même ! Nous aurions tous rêvé la même chose ? » Dit la Ninon en recouvrant du drap la tête de la malheureuse défunte.
-« Nous étions tous très fatigués, tendus, sur les nerfs face à cet épreuve difficile. Nous avons peut-être cru entendre l’enfant parler alors qu’il n’a fait que produire un son proche du mot maman. Notre esprit aura inventé le reste. J’ai déjà vu ce phénomène dans un lointain pays d’orient. »
Je ne croyais pas un mot de ce que je disais, mais je savais que pour le bien de l’enfant il fallait que je dissipe immédiatement les doutes qui pouvaient s’insinuer dans les esprits de ses gens de pauvre condition. Ils auraient très bien pu tuer l’enfant sur le champ s’ils l’avaient cru possédé par le malin. Je parvins ainsi à dissuader les mauvaises langues de s’agiter.
On enterra la mère de l’enfant deux jours plus tard. J’avais décidé de prolonger un peu mon séjour à Plomodiern. J’étais curieux de voir si la faucheuse allait revenir voir l’enfant. Je n’allais pas attendre longtemps. Le vieux Galouarn était au plus mal. A peine quinze jours plus tard, il était dit qu’il ne passerait pas la nuit. Alors que beaucoup de villageois veillaient sur lui, moi, je veillais l’enfant que sa tante avait prénommé Fanch, comme mon deuxième prénom. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que la mort appréciait énormément cela.
La faucheuse vint au cœur de la nuit pour prendre Galouarn et comme je l’avais prévu elle passa avant pour voir l’enfant. Elle ne fut guère surprise de me voir dans la chambre. En tout cas elle n’y laissa rien paraître. Elle s’approcha dans un bruit d’effleurement de soie du berceau de l’enfant. Elle se pencha sur lui et le prit dans ses bras. Elle le berça affectueusement, tendrement, comme toutes les mères le font avec leur enfant. Ce dernier souriait. Il semblait heureux. Elle le reposa dans son berceau, se pencha sur lui une dernière fois et disparu en direction de la chaumière de Galouarn.
Je n’avais pu m’empêcher de jeter un œil au berceau. Sur le linge blanc de l’enfant il y avait une goutte noire, comme une tâche d’encre, …une larme de mort. Je compris alors que la mort aussi pouvait aimer, que la mort aussi avait un cœur.
Comme tous les hommes Fanch grandit et vieillit. Et à chaque fois que quelqu’un venait à disparaître dans le village où dans les fermes environnantes, la mort venait lui rendre visite. A part moi personne ne l’a jamais su, car même si certaines femmes racontaient à qui voulait l’entendre qu’il aurait prononcé le mot maman à la naissance, ce fut là la seule fois qu’un humain puisse entendre le moindre son sortant de sa bouche. Fanch était muet. Il ne prononça plus jamais un mot jusqu’à la grande épidémie de peste qui eut raison de son existence.
Ce jour-là, la mort vint au village pour lui comme pour tant d’autres. Mais avant de partir, Fanch, plus vert que blanc, allongé sur son lit, me fit un signe de la main. Je me suis approché de lui. Il me dit dans l’oreille :
-« Ma mère va venir. Je ne veux pas qu’elle soit triste de me voir ainsi. Bizarrement, il n’y a qu’a toi, l’être qu’elle méprise le plus au monde, que je puisse parler. Je voudrais te demander quelque chose ! Peux-tu me laver pour que je sois beau pour la recevoir ? »
Je dois vous l’avouer, une larme coula sur ma joue. J’ai fait la toilette de Fanch une heure durant et je l’ai veillé durant les trois heures qui suivirent. Puis, il me fit signe une seconde fois. J’ai approché mon oreille de sa bouche pour la deuxième fois de la journée sous le regard incrédule de l’assistance présente. Qu’avais-je donc à vouloir écouter un muet à l’instant de sa mort ?
-« Je la sens ! Elle arrive ! Pour te remercier de m’avoir fait beau je vais te confier un secret. Ma mère m’a dit qu’elle n’a pas osé te prendre à l’instant de ma venue au monde car c’est toi qui a coupé le cordon. Par contre, elle m’a confié qu’elle cherchera à t’attraper quand viendra ma fin. Soit sur tes gardes ! Et tiens-toi près à user de ta flutte si tu ne veux pas tomber entre ses mains ! »
La faucheuse survint à peine avait-il fini sa phrase. Comme par enchantement, toutes les autres personnes présentes autour de nous s’endormirent en même temps. J’entendis alors une voix sombre et caverneuse me dire :
-« Encore là Yaouen Le Malin. Tu étais déjà là le jour où mon fils est venu au monde et tu es encore là le jour où je viens le chercher. »
-« Ainsi la faucheuse à si peu de pitié qu’elle vient même prendre son enfant. » Lui répondis-je sèchement.
-« Que veux-tu !, Je me fais vieille ! Et puis !, Avec cette épidémie qui sévit, j’ai trop de travail. J’ai besoin d’aide pour quérir les âmes. Sa charrette attend déjà dehors.»
-« Tu veux te servir de Fanch pour quérir les âmes des défunts ! C’est ignoble ! » Lui avais-je crié comme si je parlais au premier venu.
-« Fanch ! Quel triste nom ! Je préfère celui que je lui ai donné ! » Me reprit-elle.
« Et comment l’as-tu appelé ? »
« Ankou ! »
A ce moment sa main me frôla de si près que j’ai porté ma flutte à mes lèvres et j’ai joué, joué, joué et joué encore en m’envolant vers les nuages blancs…
Voilà messieurs et mesdames, vous savez maintenant que l’Ankou n’est pas le valet de la mort comme le prétendent certains ignares qui se croient importants. Vous et vous seuls, vous savez maintenant que l’Ankou n’est autre que le propre fils de la mort. Et si je sais que cette nuit-là Fanch m’a fait une fleur en me révélant les intentions de sa mère en mon encontre, croyez-bien qu’à chaque fois que j’ai croisé sa route depuis je fais comme vous bonnes gens, je me cache, terrifié par le crissement des roues de sa charrette.
Quand à la mort ?, Si la preuve est maintenant faite qu’elle a un cœur, j’ai bien peur que celui-ci soit si petit qu’il ne puisse pas y avoir dedans plus de place que pour une seule personne, et cette personne, ce n’est pas…
…Yaouen Le Malin.