« Vous ici ?, Mais Dieu que le monde est petit », s’entend-on dire parfois. Et bien croyez-moi si vous le voulez, mais je vous assure pourtant qu’il est très grand, pour ne pas dire gigantesque. Je peux aisément comprendre que pour vous il paraît impossible de le visiter dans son entier. Mais si vous vous appeliez comme moi Yaouen Le Malin, si vous aviez la possibilité d’éviter la mort comme je le fais depuis l’origine des temps grâce à la flûte de mes amis les korrigans, si vous aviez devant vous tout le temps pour vous y promener, vous vous rendriez encore plus compte comme il est insondable.
Je me souviens encore la première fois que j’ai réussi à faire le tour de chaque parcelle terrestre du globe, j’étais heureux et soulagé d’avoir tout vu. Mais, à peine m’étais-je retourné, que le monde du début avait déjà changé. Il faut dire que je m’étais mis en route deux cent ans plus tôt. Et encore, je ne vous ai pas parlé de l’immensité des océans. Tenez ! Et si je vous contais ce soir l’aventure incroyable d’un garçon de Loquirec qui rêvait d’espace et de liberté. Si je vous contais l’histoire d’Eliez Tallec, qui du haut de ses vingt ans pensait pouvoir parcourir toutes les mers salées du globe.
Cela vous tente ! Alors ! Prenez donc place ! Installez-vous bien ! Et écoutez ce que j’ai à vous dire ! Mais surtout n’oubliez pas : vous ne devez en aucun cas vous dérober en cours de récit, car l’histoire meurt si on la quitte avant la fin….
…Notre histoire commence il y a si longtemps que personne aujourd’hui ne peut se souvenir du temps qu’il faisait ce jour-là. C’était un temps si reculé que même la grande Histoire des hommes en oublia l’existence. C’était le temps où les hommes avaient plus peur de l’eau que du feu. C’était au temps où pas un d’entre eux, et je dis bien pas un au monde, n’avait encore eu l’audace de s’aventurer sur l’immensité bleutée.
Oh, certes, à la veillée, le soir, le père Riwal racontait bien tantôt l’histoire de Saïg, le premier à avoir osé mangé un poisson marin, où tantôt celle de Suliag, le premier homme à avoir pris un bain de mer sans s’y noyer, mais ceci, ceci est une autre histoire que je vous conterai peut-être un jour. Cependant personne, certes non personne, ne pouvait se vanter d’avoir osé chevaucher un océan.
Jusqu’au jour où, dans la petite commune de Loquirec, naquit un garçon du nom d’Eliez Tallec. Ce dernier était subjugué par la grande bleue. Il était comme hypnotisé. C’était comme si cette grande mare interminable agissait sur lui une attraction digne de celle d’un aimant. Quand j’y repense encore aujourd’hui je crois vraiment que le mot aimant est le plus approprié tant il paraissait évident que le jeune homme était tombé amoureux de la mer.
Ayant durant toute son enfance observé les mouvements des vagues, ayant décortiqué les phénomènes des marées, ayant compris en premier que la mer ne changeait pas de couleur selon l’humeur des Dieux mais selon la couleur du ciel, Eliez se mit à abattre les plus beaux arbres de la forêt avoisinante pour construire une embarcation assez robuste pour pouvoir le mener sur toutes les eaux du monde. Il avait bien remarqué qu’un morceau de bois avait cette particularité de rester à la surface de l’eau et ce quelle que soit sa taille et quelle que soit son poids.
Il lui fallut cinq ans pour enfin réaliser un bateau suffisamment grand pour les porter, lui et son meilleur ami, Mériadeg Mazheaz. Heureusement qu’il était là celui-là, car si Eliez n’avait pu partager sa passion avec quelqu’un, sans doute aurait-il abandonné par désespoir. Mériadeg avait le don de lui redonner l’envie d’aller plus loin. D’ailleurs ce fut le cas le jour de notre rencontre quand en marchant sur la petite plage non loin du bourg de Loquirec je vis de mes propres yeux les deux jeunes gens préoccupés par leur mystérieuse embarcation.
Visiblement ils n’étaient pas d’accord et Eliez brassait l’air avec de si grands mouvements de bras qu’il en aurait fait tourner les moulins à vent de la Pointe du Raz. Meriadeg, beaucoup plus flegmatique, se contentait de répondre avec un calme qui énervait d’autant son jeune ami.
-« Tu dis n’importe quoi Mériadeg ! Comment veux-tu que ça marche ! » Hurla Eliez.
-« Essaye et tu verras. » Dit calmement Mériadeg.
-« A quoi bon essayer ! C’est tout vu ! Si je veux tourner à droite, je tourne le morceau de bois vers la droite ! C’est tout ! »
-« Cela ne marchera pas. » Répondit lentement Mériadeg.
-« Je ne te comprends pas ! Pourquoi veux-tu toujours tout compliquer ? Pourquoi vouloir pousser à gauche pour aller à droite ? C’est idiot ! Regarde ! Quand je pousse vers l’avant cela va vers l’avant ! » Dit-il en poussant du doigt un galet, « le galet ne part pas en arrière. »
-« Bonjour Jeunes gens ! » Avais-je lancé. « Pourquoi vous querellez-vous ainsi par une si belle journée ? Je peux peut-être vous aider à vous mettre d’accord. »
-« Je ne crois pas ! » Me répondit Mériadeg dans son calme légendaire.
-« Oh vous savez j’ai beaucoup voyagé. J’ai vu des choses que vous n’imagineriez même pas. Alors, peut-être suis-je l’homme le plus indiqué pour vous aider. »
-« Avez-vous déjà été là-bas ? » Me demanda Eliez en me montrant du doigt l’océan.
-« Bien sûr que non, personne n’y a jamais été. »
-« Alors vous ne pouvez pas nous être d’un grand secours, car c’est là que nous comptons aller. »
-« Pourquoi ne pas en faire l’essai ? » Rajouta Meriadeg.
-« Essayer ? Euh… ! Tu es fou ? On ne va pas aller comme ça sur l’eau, à la nuit tombée, sans en être bien sûr ! »
-« Mais non ! » Reprit Mériadeg en se dirigeant vers un petit sac de toile posé à même le sable.
-« Je n’y comprends plus rien ? Comment essayer sans y aller ? Tu es de moins en moins clair Mériadeg.»
-« Nous approchons du but mon bon ami. Le départ est proche. Alors, pour être bien sûr que nous ne faisons pas une bêtise, en cachette j’ai construit ceci. »
Et Mériadeg sortit alors de son sac une petite coque en bois de quinze centimètres. C’était la reproduction en miniature à l’identique de celle que les deux compères avaient construite pour les emmener.
-« Avec ceci, » dit-il, « nous allons pouvoir faire tous les essais dont nous avons besoin. »
-« Mais comment ? Si nous la mettons sur l’eau, elle risque de s’en aller, comment ferons-nous pour la récupérer ? »
-« Et si nous allions l’essayer sur le lavoir de Penbihan. Là-bas l’eau est calme et peu profonde ? » Proposa Mériadeg.
-« Le lavoir de Penbihan…, mais…, c’est que…, tu oublies que personne n’y va plus depuis que Katell Scavennec prétend y avoir vu les spectres des lavandières au coucher du soleil ! » Murmura Eliez peu rassuré.
-« Pfff ! Ne dis donc pas de bêtises ! »
-« Quand même ! On ne rigole pas avec ces choses là ! »
-« Moi je crois surtout que la Katell elle boit beaucoup trop depuis le décès de son époux. Tu ne vas quand même pas me dire que tu crois à toutes ces fadaises. Pas toi ! Pas le grand aventurier qui se prépare à dompter les océans du monde. »
-« C’est à dire que…, non bien sûr…, je n’y crois pas, euh…, enfin…, les lavandières…, c’est quand même bien connu qu’il vaut mieux les éviter…, surtout le soir, quand elles viennent laver les linceuls des morts. »
-« Crois-moi Eliez, s’il y avait eu des lavandières au lavoir de Penbihan, nous n’aurions pas attendu que Katell les voit pour le savoir. »
-« Certes, tu as sans doute raison ! »
-« Allez ! Allons-y ! » Dit Mériadeg en balançant son capuchon sur son épaule.
-« Quoi ? Maintenant ? Mais il va bientôt faire nuit ! Cela pourrait peut-être attendre demain ? » Répondit un Eliez de moins en moins à l’aise.
-« Laisse tomber ses bêtes croyances, Y’a pas plus de lavandières là-bas que d’intelligence dans la caboche du père Younick ! »
-« Nous accompagnerez-vous monsieur ? » Me demanda Eliez.
-« Ma foi, pourquoi pas, je n’ai rien d’autre à faire et il me tarde de voir fonctionner cet appareil. »
-« Les lavandières ne vous font donc pas peur ? »
-« Oh mon bon Eliez, j’ai rencontré dans ma vie des personnages bien plus dangereux que les lavandières et je suis toujours là. Alors, pourquoi aurais-je peur de quelques vieilles femmes ? »
La main dans ma poche je ne pouvais m’empêcher en prononçant ses mots, de tenir bien fermement ma petite flûte porte-bonheur, celle que m’avait donnée un korrigan le jour où la mort est née, mais ceci il me semble vous l’avoir déjà conté.
-« Dans ce cas allons-y, après tout que pourrait bien faire ces spectres à trois gaillards comme nous ? » Reprit Eliez pour se rassurer.
Et nous nous rendîmes au lavoir de Penbihan. Mériadeg fit son petit test qui prouva à Eliez qu’il avait bien raison. Mais ce dernier, guère rassuré, ne semblait plus s’intéresser à la question. Afin de parfaire le test, Mériadeg avait pris soin de poser dans sa maquette deux galets sensés les représenter. Par jeu, j’en avais pris un troisième que je posai dedans la coquille de bois, celle-ci continua à flotter.
-« Dois-je comprendre que vous désiriez nous accompagner ? » Me demanda Mériadeg.
-« J’avoue que l’aventure me tente. Moi qui aie déjà fait le tour de la terre pourquoi ne ferais-je pas maintenant celui de la mer ! »
A ce moment nous entendîmes comme des murmures ressemblant à des voix de femmes, une musique lugubre sembla se dégager du mouvement des arbres, le fond du lavoir se mit bizarrement à se colorer d’une couleur vert pale. Eliez Cria :
-« Les Lavandières ! »
Je peux vous assurer que nous n’attendîmes pas d’avoir la confirmation de cette affirmation. Nous partîmes aussi vite que possible sans demander notre reste.
Le lendemain matin, l’incident fut vite oublié. Les deux compères m’avaient réveillé de bonne heure. Ils avaient déjà chargé victuailles et matériels dans l’embarcation. Celle-ci ne faisant guère plus de quatre mètres de long et deux de large, nous n’avions pas la place pour amener grand chose d’autre que nous-même. En dehors du gouvernail fabriqué par Meriadeg, nous disposions de deux fines planches en guise de rames sensées nous aider à nous mouvoir.
Tandis que nous mettions la barque à l’eau, l’heure était grave et d’importance. Pour la première fois depuis la création de l’humanité des hommes allaient se mouvoir sur les océans. Pour lui en garder tout le mérite, nous avions laissé Eliez monter dans le bateau tandis que Mériadeg et moi-même le poussions hors du rivage. Une fois celui-ci à flots, nous embarquâmes à notre tour afin de rejoindre Eliez, le premier marin au monde.
Bien qu’hésitant dans les premiers instants, notre trio prit petit à petit plus d’assurance, et après une heure de manœuvres effectuées à moins de vingt mètres du rivage, nous décidâmes de pousser jusqu’à toucher la ligne d’horizon.
Nous avancions, nous avancions, nous avancions, mais l’horizon semblait toujours plus loin. Le soleil continuait sa course dans le ciel pendant que nous poursuivions la notre sur la mer. Alors que le soleil commençait à se coucher dans la mer face à nous, Eliez se retourna.
-« Mon Dieu ! » Cria-t-il au point de nous faire sursauter.
Nous nous retournâmes si prestement avec Mériadeg que la barque tangua dangereusement. Nous découvrîmes alors ce qui avait fait pousser un cri d’effroi à notre compagnon. La côte avait entièrement disparu. Nous avions beau regarder tout autour de nous, aussi loin que l’on puisse voir, il n’y avait plus que la seule et unique ligne d’horizon.
Soudain l’incroyable se produisit, au beau milieu de l’océan, un pieu sortait de l’eau. Que pouvait bien faire ce morceau de bois perdu au milieu de l’eau ? Je ne le saurai sans doute jamais, toujours est-il que pour ne pas dériver encore plus dans la nuit Eliez décida d’arrimer notre embarcation à ce corps-mort de fortune.
Pendant ce temps, et à des kilomètres de là, Katell Scavennec rentrait chez elle de chez sa sœur. Elle n’était vraiment pas rassurée, et pour cause, elle était obligée de prendre le chemin passant devant le lavoir de Penbihan. A peine fut-elle en vue du lavoir qu’elle se mit à courir droit devant elle le plus vite possible.
Une fois arrivée à l’orée du petit bois de Coat ar Lann, elle se retourna et jura bien plus tard qu’elle avait revu ce soir là de mystérieuses formes vertes translucides aux abords du lavoir.
Bien cachée derrière le feuillage touffu des arbres, Katell regarda la scène. Ensuite, elle raconta à tous ceux qui voulaient l’entendre dans le bourg de Loquirec comment elle avait vu l’une des lavandières planter un bout de bois au beau milieu du lavoir. Puis, une autre approcha, en tenant dans ses mains un drôle de petit objet en bois dans lequel il y avait trois galets.
A l’aide d’une ficelle, elle accrocha l’objet flottant au bâton planté. Puis, toutes les lavandières se positionnèrent autour du lavoir, se mirent à y tremper des linges blancs qu’elles frappèrent à l’aide de leur battoir, provoquant vagues et remous sur la surface de l’eau tandis qu’elles chantaient en boucle :
« Danse, Danse
Eliez, le marin
Danse, Danse
Meriadeg, le marsouin
Vous qui ne respectez rien
Même pas les lieux malsains.
Danse, Danse
Eliez, le marin
Danse, Danse
Meriadeg, le marsouin
Et que la mer enfin
Vous avale jusqu’au bout des mains. »
Aucun de nous trois ne l’avait vraiment vue venir, mais en l’espace de quelques minutes une tempête, que dis-je, un ouragan, avait grandit sur nous La barque était ballottée dans tous les sens. Et c’est là que je le vis venir, lui, celui qui me traque depuis le commencement, l’Ankou. Il marchait sur l’eau, guidant son cheval et sa vieille charrette. Même l’océan est son domaine pensais-je alors.
J’eus juste le temps d’attraper ma flutte enchantée, et d’y souffler les trois notes de musique qui me permirent de m’évader une fois de plus vers un nuage, bien à l’abri du sombre valet de la mort.
De là-haut, Je pus assister, impuissant, à la triste fin de Mériadeg et d’Eliez. La barque chavira, et je les vis sombrer dans la mer tout doucement jusqu’à ce que leurs mains tendues vers moi ne disparaissent à tout jamais. L’Ankou mit la tête dans l’eau et en ressortit deux âmes qu’il jeta dans le fond de sa charrette avant de disparaître aussi soudainement qu’il était venu. La tempête s’apaisa en un instant. Je me laissai porter au gré du vent jusqu’à ce que le nuage me ramène vers la terre ferme.
Voilà, c’était la triste histoire d’Eliez, le premier marin. Est-ce depuis ce jour que les marins sont aussi superstitieux ? Sans doute. Est-ce depuis ce jour qu’ils baptisent leur bateau pour s’assurer la protection des vents ? Je le crois. Toujours est-il que depuis ce jour, au beau milieu de l’océan, il y une petite barque accrochée à un drôle de corps-mort. Et si par hasard vous étiez amenés à la rencontrer, surtout ne montez pas à bord, car les lavandières sont toutes aussi immortelles que ne l’est votre serviteur, le seul et unique…
…Yaouen Le Malin.