Avant la Révolution les manants des campagnes vivaient dans des conditions difficiles. Taillables et corvéables à merci, ils devaient se soumettre au bon vouloir des gens de noblesse.
À Chaumeray le seigneur exigeait que les jeunes filles passent la nuit précédant leur mariage en sa compagnie. Dans la soirée, deux de ses hommes de confiance venaient chercher la future mariée chez ses parents et la conduisaient au manoir du potentat. Là, la jeune fille devait satisfaire aux exigences de celui qui se considérait comme son maître.
Les parents n'appréciaient guère, la jeune fille encore moins. La colère grondait dans les chaumières, mais les manants ne se révoltaient pas. Ils dépendaient trop du seigneur. Les terres qu'ils cultivaient lui appartenaient. Il leur fallait prendre leur mal en patience en attendant des jours meilleurs.
Cependant, lasses d'être importunées, les futures mariées avaient pris l'habitude de se réfugier au presbytère de Chaumeray la veille de leur mariage. Elles étaient accueillies par le chapelain dans la maison que ce dernier occupait juste à côté de l'édifice religieux. Elles se sentaient en sécurité sous sa protection. Le lendemain, elles n'avaient qu'un pas à faire pour se marier à la chapelle. Mais le seigneur éventa vite le subterfuge et ne tarda pas à envoyer ses gardes chercher les jeunes filles au presbytère.
Un manant du pays, soucieux d'éviter le déshonneur à sa promise, décida de se rendre à sa place au manoir du potentat. La veille de son mariage, il s'habilla dans des vêtements de femme et attendit chez le chapelain les gardes chargés de le conduire.
Ces derniers vinrent plus tard que d'habitude chercher la jeune fille. Il faisait déjà nuit et dans l'obscurité ils distinguaient mal la personne qu'ils emmenaient.
C'était, leur avait-on dit, la plus belle fille du pays. Il fallait absolument l'amener au manoir. Eux n'avaient qu'une hâte : remplir leur engagement vis-à-vis du seigneur et recevoir la récompense qui leur avait été promise. Le long du chemin, la fausse jeune fille dut écouter nombre de plaisanteries de mauvais goût, mais elle n'y répondit pas.
Arrivés au manoir, les gardes frappèrent trois coups à la porte d'entrée et donnèrent le mot de passe convenu. La porte s'ouvrit. Deux hommes, que la jeune fille reconnut comme étant les valets du château, s'approchèrent et échangèrent quelques mots à voix basse avec les gardes. Ces derniers reçurent leur récompense et disparurent aussitôt, non sans avoir remercié au préalable le seigneur de sa bonté et de sa générosité.
Poussée sans ménagement dans la salle d'entrée du manoir, la jeune fille fit soudain front et enleva d'un geste rapide le fichu qui enveloppait son visage, laissant apparaître la tête d'un fort gaillard devant les yeux atterrés des deux valets. Le futur marié ne perdit pas un instant. Il sortit le poignard qu'il avait caché dans une des manches de son vêtement et en frappa à plusieurs reprises les deux serviteurs du potentat. Couverts de sang, ils s'écroulèrent sur le sol en râlant sans avoir tenté le moindre geste de défense.
Le jeune manant ne s'attarda pas sur les lieux. Se sauvant à travers champs et bois, il regagna sa chaumière et s'y cacha. Lorsque les manants de la région apprirent l'exploit qu'il avait réalisé, ils s'empressèrent de venir le féliciter pour son courage et le remercier d'avoir vengé l'honneur des jeunes filles à marier.
Quant au potentat, la vue de ses valets, allongés sans vie sur le dallage de la salle, le fit sans doute réfléchir, car par la suite il n'importuna plus les futures mariées du pays.