Un soir d'hiver, un soldat rentrait de la guerre. C'était l'époque où cette saison faisait office de trêve. Il était heureux de revenir au pays. À la fin de son engagement, il avait quitté son régiment avec son havresac et son sabre pour tout bagage. Une jeune fille, qu'il avait rencontrée au hasard de ses campagnes et qu'il envisageait d'épouser, l'accompagnait. Tous deux se déplaçaient sur les chemins depuis presque un mois, à raison de cinq à six lieues par jour.
Ils traversaient alors les landes de Bagaron et espéraient arriver le plus tôt possible au Port de Messac pour y prendre un bon souper. Il faisait très froid, il gelait à pierre fendre, et il valait mieux ne pas coucher à la belle étoile. Certes la chapelle Saint-Éloi, près de laquelle ils passaient, aurait pu leur procurer un gîte pour la nuit, mais ils rêvaient déjà de se restaurer devant un grand feu de cheminée.
Malgré leur fatigue ils marchaient à grands pas sur un chemin bordé de landes et de fourrés épais. On voyait bien, à leur allure, qu'ils n'avaient pas l'intention de s'éterniser dans cet endroit sinistre. La jeune fille semblait inquiète:
- N'aie pas peur, lui dit le soldat. Tant que je suis auprès de toi, tu ne risques rien.
- Je sais, répondit-elle. Mais je ne suis quand même pas très rassurée.... J'ai peur des loups.
- Des loups ! reprit le soldat. Eh bien ! Qu'ils approchent. J'ai ici tout ce qu'il faut pour nous en débarrasser.
En même temps il caressa la garde de son sabre. Mais la jeune fille ne pouvait s'empêcher, de temps à autre, de jeter un regard derrière eux pour voir s'ils n'étaient pas suivis... Il ne le semblait pas. Pourtant, à un détour du chemin, elle remarqua quatre paires d'yeux qui brillaient dans la nuit et leur emboîtaient le pas sans faire de bruit. Elle devina les cruelles bêtes :
- Les loups ! les loups ! cria-t-elle.
Le soldat se retourna et vit, lui aussi, les yeux phosphorescents qui les fixaient. Il laissa échapper quelques jurons, dégaina son sabre et se précipita en direction des loups. Ces derniers disparurent rapidement dans les fourrés bordant le chemin.
- Tu vois, dit le soldat à son amie, " ils ne veulent pas se battre". Allez, viens.
Ils n'avaient pas fait cent toises que les quatre paires d'yeux avaient fait leur réapparition et se rapprochaient.
- Laisse-les venir plus près reprit le soldat à l'intention de son amie. Ne t'inquiète pas.
Et lorsqu'il les jugea à sa portée, il se retourna brusquement, le sabre à la main. Les loups s'arrêtèrent net. Le soldat les devina prêts à bondir. Il fit un pas en avant, puis, fonçant avec son sabre, il frappa à plusieurs reprises à droite et à gauche. On entendit des hurlements. L'affrontement n'avait duré que quelques secondes. Un loup était allongé sur le chemin, mort d'un coup de sabre qui lui avait fendu le crâne. Les autres avaient disparu dans la nuit.
Le soldat rengaina son arme tout humide du sang des loups et retrouva son amie tremblante de peur :
- Dépêchons-nous de quitter cet endroit malsain lui dit-il. Les loups vont nous suivre.
Ils reprirent le chemin du Port en accélérant le pas. Mais ils n'eurent pas à marcher longtemps sans apercevoir de nouveau, derrière eux, les yeux phosphorescents de la meute de loups.
- Cette fois-ci, dit le soldat, je vais les laisser s'approcher encore plus près. Mais il n'en échappera aucun.
Les loups s'enhardissaient. Ils arrivaient vite. Quand le soldat se retourna, il se trouva face à trois méchantes bêtes. Il essaya de dégainer son sabre, mais il n'y parvint pas. On aurait dit que les fauves le savaient. Ils sautèrent à la gorge du malheureux, le renversèrent et le dépecèrent comme un mouton.
À la vue de cet atroce spectacle, la jeune fille s'enfuit en courant jusqu'aux premières chaumières qu'elle rencontra, et y raconta la fin tragique du soldat qui rentrait au pays.
Accompagnée de paysans, elle revint sur les lieux du drame. Mais du malheureux soldat elle ne retrouva que des lambeaux de vêtements tâchés de sang. Quant au sabre, le sang, qui en recouvrait la lame, avait gelé et avait ainsi immobilisé l'arme dans son fourreau comme dans une prison.
Tous comprirent alors pourquoi le soldat, qui avait échappé à la mort dans de nombreuses batailles, avait succombé sous la dent des loups.