Par une chaude soirée de juin le pâtou de la métairie de Château-Blanc surveille son troupeau de vaches dans une prairie au bord de la Vilaine. Il fait très lourd et l'orage menace. Les bêtes, aiguillonnées par les taons particulièrement agressifs en cette saison, ne tiennent plus en place. Déjà quelques génisses, la queue dressée en l'air, trottinent le long de la haie bordant la rivière. Mais bientôt toutes les vaches se mettent à moucher. Le pauvre pâtou essaye bien de les arrêter en s'interposant devant elles et en faisant de larges moulinets avec son bâton de noisetier, mais rien n'y fait.
Les bêtes excitées s'engouffrent à vive allure par une musse de la haie à la suite de leur meneuse et se dispersent dans les champs tout proches où elles ne manquent pas au passage de causer des dégâts.
Le malheureux berger est atterré.
"Je vais me faire disputer" pense-t-il. "Le métayer va peut-être même me renvoyer". Il s'efforce avec l'aide de son chien - un excellent bâtard aux crocs durs - de rameuter les bêtes, mais plus il tente de les approcher, plus elles reprennent leur course et s'éloignent de plus belle.
Le garçon a tellement couru qu'il est essoufflé et à bout de forces. Il s'arrête, se demandant bien comment il va pouvoir les récupérer. C'est alors qu'il entend une voix tout près de lui :
- Veux-tu que je t'aide à regrouper tes vaches ?
- Qui es-tu ? demande le pâtou surpris. Où es-tu ?
- Je suis le diable répond la voix. Je suis caché à quelques pas de toi, dans le chemin creux qui conduit à la ferme.
- Le diable ! Le jeune homme sursaute.
- N'aie pas peur. Je ne veux pas te faire de mal. Je peux t'aider à ramener très vite tes bêtes, mais à une condition.
- Quelle condition ? s'inquiète le pâtou.
- A condition que tu n'ailles pas à la fête du 24 août. Tu sais, la fête qui a lieu tous les ans ce jour-là à la chapelle de Saint-Laurent et de Saint-Barthélemy, tout près d'ici.
Le garçon réfléchit quelques secondes et donne son accord, persuadé que d'ici là il trouvera bien une ruse pour se débarrasser du diable.
- Bon ! dit ce dernier. Mais tiens ta promesse, sinon ça te coûtera cher.
Et aussitôt, comme par enchantement, les bêtes se calment. Elles rejoignent sans difficulté le chemin creux où s'est fait entendre tout à l'heure la voix du diable.
Le troupeau prend ensuite la direction de la ferme comme à son habitude, tandis que des éclairs zèbrent le ciel. Des coups de tonnerre éclatent et les premières gouttes d'une pluie d'orage commencent à marteler le sol poussiéreux.
Au matin du 24 août il fait un soleil radieux. On ne compte plus à la métairie de Château-Blanc les nombreux pèlerins et marchands de toutes sortes, qui se succèdent en groupes compacts sur le chemin conduisant au manoir de Saint-Laurent, à dix minutes de là. C'est à la chapelle qu'a lieu d'abord la fête religieuse avec messe et prières en l'honneur de Saint-Barthélemy et de Saint-Laurent. Mais à partir de midi la fête populaire prend le relais : chants, danses et divertissements vont se poursuivre tout l'après-midi, et aussi très tard dans la soirée, dans les prairies situées au bord de la rivière.
Notre pâtou a bien pensé ce matin à la promesse qu'il a faite au diable en juin dernier, mais était-ce bien le diable ? Après tout, il ne l'a pas vu... Aussi, en début d'après-midi, entendant les airs de musique qui lui parviennent de la fête, il décide de s'y rendre... Il revêt ses plus beaux habits et court vite à Saint-Laurent.
Mais le diable a bonne mémoire. Il n'a pas oublié son intervention au profit du jeune pâtou. Il est bien décidé à lui faire payer son manquement à la parole donnée.
Quelques jours plus tard, le pâtou, qui a gardé ses bêtes toute la journée dans un pré du côté de Saint-Laurent, rentre tranquillement à la tombée de la nuit avec son troupeau habituel. Il arrive à hauteur de la Riaudais, là où le chemin de la ferme est au plus près de la rivière et où se dresse une futaie de chênes. Soudain il a peur. Si jamais le diable se trouvait là !... Eh oui ! son intuition était bonne !... Le diable est bien là.
Debout dans la pénombre au pied d'un chêne, il apostrophe le jeune homme :
- Je t'attendais. Je savais que tu étais obligé de passer par ici pour rentrer tes bêtes, et d'ajouter sur un ton ironique : Je suppose que ma présence ne te surprend pas. Tu sais que nous avons des comptes à régler ensemble. Je suis venu pour cela. En même temps il bondit au milieu du chemin et se campe avantageusement devant le petit pâtou :
- Non ! Non ! Ne me touchez pas supplie ce dernier, mais il n'a pas le temps d'en dire davantage. Le diable, qui a la poigne vigoureuse, l'attrape, le fait tournoyer au bout de ses bras et le lance par-dessus les chênes de la Riaudais.
Dans sa chute le pâtou est-il tombé dans la Vilaine et s'est-il noyé ? Ou bien le diable l'a-t-il emmené avec lui ? Personne n'a jamais pu le dire, mais tout le monde sait qu'on ne l'a jamais revu.
Seule, sa chemise a longtemps flotté à la plus haute branche d'un chêne où elle s'était accrochée...
Bien des années encore après ces tragiques événements les pâtous, qui avaient pris la place du disparu à la métairie de Château-Blanc, n'étaient pas rassurés lorsqu'ils rentraient leurs vaches à la tombée de la nuit et passaient à proximité des chênes de la Riaudais. Ils avaient peur d'y rencontrer le diable. On dit même que certains se réfugiaient alors au milieu des bêtes et laissaient au chien le soin de fermer la marche du troupeau.